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2 décembre 2010 4 02 /12 /décembre /2010 17:42

Urkay

Les hasards de la vie conduisent certains d’entre nous à faire des rencontres inespérées en terme de probabilités mathématiques. L’anecdote qui suit mérite d’être rapportée autant pour la petite tranche d’histoire locale dont elle éveille le souvenir que pour l’émouvant témoignage d’humanisme et de générosité qu’elle éclaire.
Qui sait comment la conversation avait glissée sur ce sujet? L’homme, un charcutier en retraite de Saint-Amand, évoquait cette partie de sa jeunesse avec beaucoup de sobriété. Il n’avait pas connu la Grande Guerre mais avait été parmi les premiers à partir en Allemagne occuper la Ruhr. Sa mission, avec ses camarades, était de garantir, les armes à la main, la bonne marche des usines du secteur dans lequel il était affecté, par des longues heures de sentinelle le long de terrils bourbeux et de voies ferrées interminables. C’est lors d’une patrouille nocturne que l’accident se produisit. Le chauffeur probablement fatigué ou pressé de rejoindre le casernement, mordit à pleine vitesse un fossé sur le bas-côté de la route, et le camion se renversa, éjectant dans la nuit tous les soldats calés à l’arrière. Notre saint-amandois eut la chance d’être projeté à travers une haie, qui amortit sa trajectoire, et il perdit immédiatement conscience. L’obscurité se referma sur sa douleur.
Il racontait la suite avec émotion:
“- Je me suis réveillé dans un grand lit, mais pas à l’ hôpital. A écouter les bruits, dehors, j’ai compris que j’étais dans une ferme. Quelqu’un m’avait déshabillé et m’avait posé des bandages sur mes blessures. Un homme est entré dans la pièce. Il s’est présenté dans un Français très hésitant. C’était lui qui m’avait trouvé, au matin, dans son champ, après que la dépanneuse militaire fut venue récupérer le véhicule de patrouille accidenté dans la nuit. L’ambulance était bien venue chercher mes copains, mais personne n’avait pensé à nous compter. Je suis resté là, inconscient, jusqu’au matin. Lui et sa femme m’ont trouvé, ont été chercher un tombereau pour me ramener jusqu’à leur ferme et, en attendant que quelqu’un aille prévenir la caserne, m’ont dispensé quelques soins.
Je n’ai pas pu m’empêcher de lui demander pourquoi ils avaient fait ça pour moi, un ennemi, après tant d’années de guerre et la défaite, et malgré le fait que l’armée française se comporte chez eux comme une force d’occupation. Il m’a expliqué qu’il n’avait rien contre les Français, car il avait gardé un bon souvenir de ses années de captivité en France. Il avait été fait prisonnier quelques part sur le front, et envoyé dans une grande forêt pour tailler des perches afin de confectionner des caillebotis pour assainir le sol de nos tranchées. Les bois coupés étaient rassemblés dans une petite gare, du nom d’Urkay (il prononçait “Ur-ka-i”) avant d’être chargés dans des wagons en partance pour les zones de combats. Il avait appris un peu de notre langue lors de sa détention.
Je lui ai fait répéter le nom de la gare. Urkay, près d’une grande forêt. Cela ressemblait au nom “Urçay”, assaisonné à la manière germanique. Patiemment, avec le peu de vocabulaire dont il disposait, mon protecteur entreprit de me donner quelques détails sur son camp de détention, qui achevèrent de dissiper mes doutes. L’homme avait bien été captif en forêt de Tronçais, à quelques kilomètres de ma ville natale. J’ignorai totalement que la forêt avait hébergé un camp de prisonniers avant 1918, j’étais trop jeune pour m’ intéresser à ça et les informations circulaient peu. Ayant été plutôt heureux et bien traité pendant son séjour forcé dans la région, il n’avait pas de rancœur particulière envers nos troupes. Il me dit aussi très simplement qu’il avait trouvé un homme blessé dans son champ, et que sa nationalité était un détail très secondaire.
L’ambulance est venue me chercher très vite pour me transférer dans un hôpital militaire. Quand on m’a renvoyé dans mon régiment, celui ci avait changé de secteur. Je n’ai jamais su le nom de mes sauveurs, ni celui de la ferme où ils travaillaient. Je n’ai pu leur dire qu’un seul mot, au moment ou les brancardiers m’ont glissé sur la civière: “Danke ”; merci, en allemand.”
Ces destins fugitivement croisés au gré de l’ existence sont d’une telle fragilité qu’un rien aurait suffit pour qu’ils tombent dans l’oubli. Il m’a semblé utile d’en conserver le souvenir autant pour illustrer une période méconnue de l’histoire de notre forêt que pour saluer tout l’attachement que cet ancien combattant et vaincu anonyme vouait à la valeur de la vie humaine.

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Published by olivier Trotignon - dans histoire récente
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commentaires

sirius 05/12/2010 09:17


Tout à fait d'accord avec vous, mais il faudrait alors également changer les paroles de la Marseillaise...


sirius 03/12/2010 08:42


Belle histoire! Elle me fait cependant penser à ces soldats français et allemands qui, après avoir trinqué et joué aux cartes ensemble, retournaient dans leurs tranchées respectives pour se tirer
dessus une fois le signal donné... Quelle bêtise, la guerre!


olivier Trotignon 04/12/2010 18:15



Combien de coups ont visé les étoiles à ces moments? Heureusement que certains ont été assez sages pour refuser de se faire broyer par la raison d'Etat. Il serait temps, à mon sens, de faire du
11 novembre et du 8 mai des fêtes de la Paix, en hommage à tous ces anonymes qui ont accordé plus de prix à la vie qu'à la gloire.



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